Une nouvelle génération de politiciens serait-elle née ?

Le Soleil
Zoom, samedi, 16 avril 2005, p. D3

Une nouvelle génération de politiciens serait-elle née ?
Après la plus grande grève étudiante que le Québec ait connue, des observateurs parlent de jeunes plus politisés, plus mobilisés et plus impliqués socialement

Ballivy, Violaine
Les observateurs en parlent déjà comme de la plus grande grève étudiante que le Québec ait jamais connue. Mais, à l'heure des bilans, les promesses semblent encore plus imposantes encore. Des étudiants parlent de la naissance d'une nouvelle génération "plus politisée, plus mobilisée et plus impliquée socialement". D'autres, sans ambages, d'une nouvelle génération de politiciens.

C'était il y a deux semaines. En plein débat télévisé sur la grève étudiante, un interlocuteur lançait à Pier-André Bouchard, figure de proue du mouvement, "toi, on le sait bien que tu vas finir pour le PQ"... La remarque a eu son effet. Probablement parce qu'elle n'est pas complètement loufoque.

Les doigts des deux mains ne suffisent pas à compter les politiciens qui se sont découvert une vocation au sein de la fronde étudiante. Au début des années 60, l'ancien premier ministre Bernard Landry participe à la fondation de la toute première association étudiante du Québec, l'UGEQ. Puis, ce sont Gilles Duceppe, Louise Harel, et Claude Charron qui prennent la relève dans le tumulte des années 68-69. Même Jean-Marc Fournier, LE Jean-Marc Fournier, ministre de l'Éducation, ridiculisé combien de fois sur les pancartes des grévistes cette année, a prêché par l'exemple, occupant le poste de vice-président de son association étudiante au collégial, au moment où un vaste mouvement de contestation faisait vibrer le Québec... en faveur d'une meilleure accessibilité aux prêts et bourses.

La Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), présidée jusqu'à la fin du mois par Pier-André Bouchard, est souvent rebaptisée à la blague en coulisses par des observateurs comme la "pépinière du PQ". Les nombreuses sorties de Pauline Marois pour défendre les intérêts des étudiants ont sûrement influencé les perceptions. Mais il y a plus. Trois des sept derniers présidents de la Fédération ont rejoint les rangs du Parti, ou sont sur le point de le faire. Le dernier en lice, Nicolas Brisson (2002-2004), a quitté la FEUQ pour entrer au PQ, où il travaille maintenant comme attaché de presse de la jeune députée Elsie Lefebvre. Quant aux deux autres, Daniel Baril (1999-2000) et François Rebello (1994-1996), ils brigueront des postes à l'exécutif national du Parti en juin. Et au moins deux autres anciens, sans s'être mis au service d'un parti ou un autre, sont restés dans la "chose publique", occupant des postes de hauts fonctionnaires.

Qu'en sera-t-il des leaders d'aujourd'hui ? Pier-André Bouchard a-t-il reçu des offres ? "Heu.... Heu... Heu.... Non", répond-il en entrevue téléphonique. "Enfin, pas de manière sérieuse, mais on me lance des craques."

Le jeune homme est-il intéressé ? Sa réponse, "non", n'est pas aussi catégorique que celle de ses deux homologues, Xavier Lafrance (de la CASSEE) et Julie Bouchard (de la FECQ), mais il se montre prudent. D'abord les études, ensuite il verra. Pier-André Bouchard termine un baccalauréat en mathématiques et en informatique, qu'il suivra d'une maîtrise en économie. "Ce n'est pas un secret que je campe à gauche. Je veux pouvoir appuyer sur des bases très rigoureuses mes théories.(...)" Il évoque vaguement la possibilité de créer, avec d'autres chercheurs, "un pendant de gauche à l'Institut économique de Montréal". Bref, il ne s'éloignera pas beaucoup des questions sociales et son CV ne sera pas le plus mal garni s'il décide un jour d'entrer, ou de revenir diront certains, dans l'arène politique.

La dernière année, après tout, avait toutes les allures d'un cours de politique 101, incluant conférence de presse, lobbying, mobilisation, pression médiatique, alouette. L'ancien ministre péquiste André Boisclair, ancien numéro un de la FAEC (ancêtre de la FECQ), se rappelle que c'est là qu'il a goûté à ses premiers bras de fer avec des dirigeants importants. Un passage marquant. "J'y ai fait mes premières armes, et développé une meilleure compréhension de la réalité québécoise, surtout à l'extérieur de Montréal."

Le cas d'une génération

Mais si, au lieu de leaders, nous assistions à la naissance d'une nouvelle génération plus mobilisée, politisée, et impliquée socialement ? demande M. Bouchard.

"On accuse souvent les jeunes de ne pas se soucier de la politique. Nous avons prouvé que cela pouvait changer", estime-t-il. "Les jeunes vont garder le réflexe de réagir à ce qui se passe dans l'actualité. Ils ne vont pas nécessairement descendre dans la rue pour toutes les causes, mais pourraient aller voter en plus grand nombre."

"Cette grève est différente des autres", confirme Valéry Colas, une historienne qui a décortiqué toutes les grèves étudiantes du Québec pour en tirer un bouquin, à paraître sous peu. "Elle a su rallier des étudiants de facultés qui, normalement, ne sortent pas comme médecine, HEC et aérospatiale. Cela a créé un nouveau bassin de militants plus conscients des enjeux sociaux, habitués à lire les journaux tous les jours, et plus solidaires."

Le "plus long et le mieux organisé des mouvements de grève" laissera certainement des traces, approuve Arnaud Sales, un ancien vice-président de la colossale union nationale des étudiants de France (UNEF), aujourd'hui sociologue à l'Université de Montréal. "Les jeunes étaient très fiers de ce qu'ils faisaient. Ils ont vécu l'expérience de l'engagement, ce qui est rare aujourd'hui. Ils ont tissé des liens, un réseau social très fort, et senti qu'ils pouvaient changer le cours des choses."

Les livres d'histoire, toutefois, servent souvent un autre discours. En novembre-décembre 1986, un million d'étudiants français ont déferlé dans les rues de Paris pour protester contre l'imposition de critères de sélection pour l'entrée à l'université. Leur bataille a coûté la vie à l'un de leurs camarades, tué par les policiers au cours d'une manifestation, mais ils ont obtenu le recul du gouvernement et la démission du ministre de l'Éducation, Alain Devaquet. Une victoire célébrée à grands coups de superlatifs, qui a incité plusieurs leaders à faire le grand saut dans la gauche institutionnalisée. Comme "Juju" du lycée, à qui l'on donne désormais, à titre de porte-parole du Parti socialiste français, du M. Julien Dray.

Mais l'étudiant lambda, lui ? Raymond Hudon, professeur à l'Université Laval, était sur place, à la fin des événements, pour l'interroger. "Tous disaient qu'une nouvelle génération plus politisée venait de naître. Puis, l'exaltation est retombée. Ce sera la même chose cette fois. L'étudiant moyen s'est réveillé parce qu'on a touché à ses intérêts, de façon très concrète, en puisant dans son portefeuille. Mais il n'aura pas le temps de le faire pour des causes d'ordre plus général."

L'inverse, même, pourrait être possible. Dans ses recherches menées avec un étudiant à la maîtrise, M. Hudon a découvert que plusieurs jeunes impliqués dans des partis politiques en ressortent rapidement déçus de leur expérience, et encore plus désintéressés que les autres. "Cela pourrait se reproduire cette fois-ci. Les étudiants n'ont pas tous le sentiment d'avoir gagné la bataille." En effet, même s'ils ont obtenu le réinvestissement de 482 millions $, plusieurs sont frustrés du manque à gagner de 136 millions $. À preuve : plus du tiers ont voté contre l'entente de principe proposée par les fédérations étudiantes et Jean-Marc Fournier.

Et, en 1996, après le branle-bas de combat soulevé pour le maintien du gel des frais de scolarité, un étudiant écrivait déjà ces lignes dans LE SOLEIL : "En plus de brasser une cage restée longtemps à l'abandon, la présente mobilisation aura réussi à raffermir la conscience sociale et politique de toute une jeune génération." Pourtant, cela n'aura pas suffi à freiner la chute de la participation des jeunes aux élections, amorcée au début des années 90. La tenue d'élections fédérales précipitées par les révélations de la Commission Gomery devrait permettre d'évaluer dans les prochaines semaines, cette fois, si les étudiants disent vrai.

VBallivy@lesoleil.com